Karolus Rex

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Chapitre 1

Le Ring

Anno Domini 781

Les souvenirs de ma petite enfance sont peu nombreux, ils sont brefs, violents. Ils remontent de mon passé et éclatent en mon âme, ils déchirent mon histoire dans une palette de couleurs sombres, teintées de rouge. Ils sont cris et sanglots. Ils sont crainte, désarroi et désespoir. Mais toujours l’ombre protectrice de ma mère se referme sur moi pour atténuer hurlements et violence ; pour en faire les rythmes chaotiques et entêtants d’une mélopée lointaine.

Si l’histoire de ma vie décrivit une courbe ascendante, celle de ma mère suivit un cheminement contraire. Princesse byzantine prénommée Marie de la famille du Basileus Constantin V, elle fut promise dans la fleur de sa jeunesse à un neveu de Didier, roi des Lombards. Les clauses du contrat nuptial acceptées de part et d’autre, elle quitta Constantinople. Elle fit voile avec sa suite, sa dot et son escorte, vers le royaume de son promis.

Par mauvais sort, peu avant le terme du voyage, son navire fut pris dans une tempête et s’échoua sur les côtes de Croatie. Si le bateau était endommagé au point de ne plus être apte à naviguer, aucun de ses occupants n’avait péri. Heureux de ne pas déplorer de perte humaine, ils se réunirent sur la plage et entamèrent une action de grâce. Ils rassemblèrent ce qu’ils purent emporter et partirent à pied. Le capitaine connaissait les étoiles, il avait déclaré qu’il fallait se diriger au nord et suivre la côte. Habituée au confort des palais, à sa douce vie de princesse, ma mère pensait avoir atteint le suprême degré d’infamie et d’infortune que de voir sa litière précéder ce cortège de marins rustres et puants qui la regardaient, tantôt avec moquerie, tantôt avec la pupille brillante d’une impure lueur. Son désir était de retrouver un palais et que cesse ce cauchemar. Malheur pour elle, il n’y aurait plus de palais et le véritable cauchemar ne tarderait point à commencer. Le cauchemar d’une vie.

Tragédie de la fortune, son cortège croisa la route d’une bande de pillards Avars[1] rentrant d’un raid dans une contrée voisine. Nation violente s’il en était, on les disait descendants des Huns d’Attila dont ils avaient les traits aux yeux bridés et la chevelure noire. L’escorte byzantine n’était point fluette mais elle ne put résister longtemps face à ces bêtes féroces dont la principale occupation était la guerre et le pillage. Par la lance ou par l’épée, tous les hommes furent percés. Les femmes de la suite de ma mère furent forcées avant d’être mises à mort, quand ce ne fut pas le contraire. Enchaînement des actes préférable pour ces pauvres âmes.

Quant à ma mère, si elle survécut, son sort n’eut que peu à envier à celui de ses dames de compagnie. Sa prestance, la qualité de ses vêtements et de ses bijoux la désignèrent comme personne de haute naissance. Le chef de cette horde, qui n’était autre que le fils du Khagan[2], le prince héritier de cette sombre nation, comprit à la vue du sceau accompagnant les documents sauvés du naufrage que la jeune femme terrifiée face à lui était princesse. Ce prince était nommé Baiän en l’honneur d’un ancien et prestigieux Khagan qui avait dirigé le peuple avar.

Il hésita, pensant tirer rançon de cette noble dame mais son naturel barbare prit le dessus. Il arracha ses vêtements et l’exhiba à la vue de sa troupe sanglante. Devant tous, il viola son innocence. Il aurait dû la tuer une fois son acte accompli, mais il décida que sa magnifique et délicieuse personne méritait d’avoir une princesse pour esclave. Ainsi commença une vie de servitude et de vilité.

Je naquis neuf mois plus tard. Il serait erroné de croire que mon ascendance royale, tant maternelle que paternelle, ait facilité mon enfance. Il n’en fut rien. Je n’étais que le bâtard d’une esclave parmi tant d’autres. Si mon géniteur s’amusa beaucoup de sa nouvelle esclave dans les premiers temps, il s’en lassa lorsque son ventre s’arrondit. Elle accoucha à même le sol accompagnée du seul esclave qui l’avait prise en pitié et ce fut miracle si nous survécûmes. Mon géniteur ne m’adressa la parole qu’à deux reprises au cours de ma vie. La seconde reste en ma mémoire.

Avec les autres malheureux de notre condition, nous étions moins que chiens. Les restes étaient notre provende et un frêle cabanon notre toit. Nous mangions généralement un brouet composé des ordures de la tribu. A de trop rares occasions, nous avions droit à quelques lambeaux de viande. Ou, jours de grande chance, nous avions les restes d’un festin et le savourions comme s’il s’agissait de veau tendre

Les esclaves destinés au commerce étaient mieux nourris que nous, ils devaient avoir belle tournure pour trouver acquéreurs sur les marchés. Nous trimions de l’aube à la brune sans trêve ni repos. A la nuitée, trop accablés pour parler, nous sombrions dans le sommeil. Ni la pluie, ni la neige ni le gel ne pouvait nous sortir de notre endormissement tant nous étions épuisés. Tous les niveaux de notre vie étaient régis par les rapports de force. Soumission aux maîtres qui avaient libre choix des punitions à infliger. Mutilations, tortures ou mise à mort n’étaient pas rares lorsqu’un malheureux déplaisait à son maître. Il fallait aussi se battre entre esclaves, la solidarité reste une lointaine notion lorsque les hommes sont ramenés au rang d’animaux.

Je ne sais où ma mère trouva la force de survivre. Elle qui n’avait connu que le luxe et la vie aisée des aristocrates byzantins était tombée dans la misère la plus vile. Ce serait mensonge de prétendre que sa raison ne vacilla point, mais elle parvint à maintenir assez de lucidité pour m’aimer. Amour qu’elle aurait pu me refuser si elle avait voulu ne voir en moi que le symbole de sa déchéance.

Nous partagions notre misérable abri avec un vieil esclave aux yeux encore plus tirés que ceux des Avars. Il disait appartenir au peuple Tang. Nation qui, selon ses dires, habitait un pays délicieux et parfumé, si lointain que personne ne pouvait imaginer la distance qui nous en séparait. Dix années de tribulations l’avaient amené en nos contrées. Il se nommait Pâat. Il fut le seul à nous offrir un peu d’humanité en ces temps perdus car, pour de mystérieuses raisons, il nous avait pris en affection.

Outre la rude langue parlée par nos tortionnaires, ma mère m’apprit le grec. Elle dut faire bon ouvrage car, comme je pus m’en rendre compte par la suite, je le parlais assez bien. Elle me nomma Thomas en souvenir de son enfance où son précepteur ne cessait de la comparer au très grand Saint. Elle voulait tout vérifier, ne croyant rien de ce qu’on lui disait.

Prononcé par les maudits Avars et les frustres personnes qui nous entouraient le nom de ce très grand Saint devint « Toang ». Elle m’éduqua aussi à la religion du Christ mais je dois avouer qu’en ces sombres et jeunes années, je n’y prêtais guère attention. Il était difficile de s’ouvrir à la spiritualité en menant une vie telle que la nôtre où l’on se sentait autant abandonné de Dieu que des hommes. Je pense qu’elle le faisait plus par crainte de damnation que par souci de m’ouvrir à la foi.

Bien des années plus tard, j’appris qu’elle avait été une des plus belles jouvencelles de la cour du Basileus. Dans mon souvenir, elle reste une personne grise aux cheveux sales, emmêlés, au regard vide. Lorsque je fus assez grand, elle me demanda souvent de démêler ses cheveux avec une branche d’épineux. Assis, derrière elle sur le sol de terre battue, je m’exécutais en la pensant folle de demander un service aussi vain. L’aboutissement était loin du résultat escompté mais je crois qu’elle y trouvait un souvenir de sa fortune passée. Elle fermait les yeux et son corps se détendait sous la répétition des longs gestes dans lesquels je mettais tout l’amour que j’éprouvais à son endroit. Elle poussait d’imperceptibles soupirs et fredonnait une mélopée de son pays. Combien de fois au cours de son ancienne vie une servante n’avait-elle prodigué ces soins sur ses longs cheveux soyeux et parfumés des huiles les plus précieuses ? Soins qu’elle me rendait mais que je tolérais bien moins qu’elle, n’y voyant qu’une torture inutile. Il y avait aussi l’épouillage mutuel qui était une cérémonie quotidienne. De nos doigts nous parcourrions nos crânes à la recherche de la vermine qui ne manquait pas de prendre siège sur nos pauvres corps.

Nous vivions sur la bordure extérieure du « Ring », le camp circulaire des Avars. Le centre en était occupé par l’immense yourte du Khagan, et plus on s’en éloignait, moins les gens avaient d’importance. De mon apparence, j’avais la chevelure aile de corbeau des Avars. Sans être aussi clair que celui de ma mère, mon teint n’était pas mat. Mes yeux avaient une couleur de jeune noisette et, s’ils tiraient vers l’extérieur, ils n’étaient point étirés. Si je me permets cette description, ce n’est pas que j’ai eu souvent l’occasion de mirer mon reflet dans des eaux pures ou dans un miroir poli, c’est simplement celle que fit de moi le très gentil et très pieux Alcuin dans un texte qu’il me permit de lire des années après notre rencontre.

Ma mère avait quitté Byzance pour le royaume lombard en 770 et, comme je naquis l’année suivante, je peux connaître mon âge. Privilégiés sont ceux qui peuvent en dire autant. L’année de mes dix ans fut celle qui changea ma vie. Ce qui fut l’épreuve la plus rude de ma jeune vie allait provoquer mon destin.

Un jour du début de l’été, alors que nous étions dans l’enclos des esclaves occupés à racler des peaux de chèvres dans les nuages de mouches et les odeurs de viande putréfiée, un soldat de la garde personnelle du Khagan vint se placer au milieu de la dizaine d’esclaves présents. La vue de cet homme de forte prestance, qui ne s’adressait jamais à d’autres esclaves que les siens, attisa la crainte du groupe. Son regard tourna à la recherche de l’un d’entre nous. Tous les visages se baissèrent car il fallait être fou pour oser le regarder. Ses yeux se posèrent sur ma mère et moi. Mon cœur s’arrêta quand il se dirigea vers nous. D’une main ferme, il empoigna le bras de ma mère, de l’autre il agrippa ma tignasse. Ainsi attelé, il nous tira hors de l’enclos pour se diriger vers la yourte du Khagan Apsich. Jamais je n’avais osé m’approcher de cet endroit. Aucun esclave, à part ceux qui servaient le Kaghan, ne pouvait pénétrer en ces lieux.

Ce fut le cœur empli de terreur et cherchant désespérément la main de ma mère que je pénétrai dans cet univers inconnu. Nous ne savions ce qui nous attendait mais ce ne pouvait rien être de bon. Nous fîmes très attention à ne pas poser le pied sur le seuil, signe de malchance puni de mort si quiconque trébuchait à l’entrée de la yourte du Khagan.

Les pans de feutre de la yourte étaient recouverts de tapis aux couleurs aussi variées que celles que portaient les seigneurs et autres dignitaires. Le rouge se mêlait au jaune, au bleu, au vert… Il y avait des soieries luisantes, de lourds brocards, du mobilier de bois précieux ainsi que de la vaisselle en or. Amphores, cruches, godets, plats, innombrables étaient les objets façonnés dans ce métal coupable de la folie des hommes et qui renverse les rois. Il y en avait tant dans cette yourte que les reflets m’en brûlaient les yeux. Le garde nous projeta à terre pour que nous nous prosternions devant Apsich. Je me rappelle avoir eu la joue posée sur un tapis, jamais ma peau n’avait touché une étoffe aussi douce que celle-là. Son odeur était celle de la terre et de l’urine des chiens, c’était un doux arôme en comparaison de celle qu’exhalait le camp des esclaves.

Les effluves du dernier repas étaient également présents. Les épices les plus fines et la viande grillée embaumaient la tente. Sans la terreur opprimante, la salive me serait montée aux lèvres pour rappeler à mon estomac combien il était vide. La chaleur était forte en cette période mais je l’appréciais, le souvenir des nuits gelées était encore trop présent. Seules les mouches m’irritaient.

Comme le silence durait, la curiosité l’emportant sur la crainte, j’osais timidement lever les yeux. Une estrade haute comme une jambe d’enfant était posée à côté du foyer central de la yourte. Apsich était assis en tailleur sur cette dernière. Il me paraissait vieux ; à cet âge, tous les adultes semblent vieux et flétris. Il était vêtu d’une ample blouse écarlate avec large ceinture en fourrure de loup et boucle de bronze. Une grande cape de fine fourrure dont je ne saurais donner l’origine était posée sur ses épaules. De sa main droite, il remuait un chasse-mouche façonné avec du crin de cheval.

Un regard lointain partait derrière les fentes de ses yeux, hors de ce monde. Chose normale pour un roi des rois, un Khagan. A la droite d’Apsich était assis Baiän, mon père. Ce fut la première fois que je le vis sans épée car il était interdit de porter des armes dans la yourte royale. A la gauche était un Tarkan, un des fonctionnaire-conseillers du Khagan, un petit homme morne que je n’avais jamais vu dans le ring. Il était vrai que j’avais toujours été cantonné aux abords externes du camp. Interdiction pour les sous-créatures que nous étions de quitter les endroits qui nous étaient assignés. Le silence persista et je tournai la tête vers ma mère qui, d’un regard sévère, me fit à nouveau baisser les yeux. Des fourmillements envahirent mes jambes et mes genoux se firent douloureux. Apsich posa les yeux sur ma mère et dit :

— Tu te moques de moi, mon fils! Cette souillon ne peut être de lignée royale.

Il avait parlé sans que ses traits ne bougent, seules ses lèvres avaient frémi. Sa voix était posée et basse mais son intonation contenait une fantastique autorité. Cet homme était roi et s’exprimait comme tel. Baiän, que je répugne à appeler mon père, se redressa et lança brièvement un regard noir au Khagan avant de se reprendre et de répondre soumis :

— Je vous assure, Mon Seigneur père, il s’agit bien de la femme dont nous avons parlé ce matin.

Le Tarkan, assis, tête baissée, tourna légèrement le chef vers son maître. Celui-ci, répondant à sa demande, leva négligemment deux doigts de la main gauche pour l’autoriser à prendre la parole.

— Si l’on en croit les documents et autres trésors que votre fils, le très valeureux Baiän, dit avoir ramenés avec cette femme, elle est bien une Isaurienne[3] de Byzance.

Le silence envahi à nouveau la yourte, mon corps peinait de plus en plus à rester immobile mais je n’osais entamer le moindre geste. Plus le silence perdurait, plus j’étais certain que nous ne sortirions pas vivants de cet endroit. Je sentais le corps de ma mère trembler à mes côtés, son angoisse grossissait la mienne.

— Tu as manqué de jugement, fils, tu aurais dû la tuer et faire disparaître toute trace.

Baiän répondit avec suffisance:

— Les Byzantins ont plus de princes et de princesses qu’il ne leur en faut. Ils se disent tous de sang royal. Que leur importe celle-ci !

— Elle devait avoir de l’importance pour qu’ils l’envoient au Lombard, souligna Apsich. Ensuite il s’adressa à nouveau au Tarkan:

— Rappelle-moi donc ce plan que tu as élaboré.

Le conseiller inclina la tête et inspira profondément avant de se lancer.

— Un de mes espions est revenu de Lombardie ce matin, les nouvelles ne sont point heureuses. L’ogre franc, le roi Charles, est revenu en Italie. Il était encore il y a peu à Pavie. Il étend son territoire au nord et cherche prétexte pour guerroyer notre voisin Tassilon en Bavière. De plus, la Byzantine Irène a envoyé le primicier Mamalus et le sacellaire Constaes en ambassade auprès de lui. Ils l’ont rejoint à Pavie.

— La chienne d’Athènes cherche son alliance, souligna Apsich. Tu as raison, il prend de l’importance.

— Le pouvoir d’Irène manque encore d’assise. Elle a besoin d’un appui. Elle en a tant besoin qu’elle a proposé au Franc d’unir une de ses filles au Baliseus, son fils Constantin le VIème.

Le Khagan leva la main pour interrompre son conseiller et laissa le silence revenir. Des noms qui venaient d’être énoncés, je n’avais jamais entendu qu’un seul: Byzance. Mère me parlait souvent de l’empire et de la sublime Constantinople. Je dois avouer que je ne la croyais pas lorsqu’elle me narrait le luxe et la majesté de la cité qui l’avait vue grandir. Je pensais que son esprit s’égarait, il n’était pas possible que de pareilles choses existassent.

Quand le moment fut venu, Apsich leva son chasse-mouche et le petit homme reprit son discours.

— Cette alliance nous sera néfaste. Si le Franc réduit la Bavière, il s’en prendra à nous. S’il est en sus allié à Byzance, nous serons pris en étau.

— Pourquoi tant d’appétit ? demanda Apsich. Sa subsistance est assurée.

— Il prétend vouloir que tous les peuples prient le crucifié. Il a surtout pris goût à la conquête. Le Lombard est tombé, la Saxe ploie sous ses assauts répétés, l’Aquitaine est sienne. Seuls les Sarrazins l’ont repoussé mais ils ne cherchent plus à passer les Pyrénées.

Baiän était silencieux, mais d’entendre qu’un homme, hors du peuple avar, puisse être valeureux et vainqueur au combat lui fut insupportable. Sans que son père ne lui donne la parole, il coupa le Tarkan :

— Nous avons fait trembler Byzance, nous avons compissé les murs de Constantinople. Ce n’est pas ce chien franc qui nous inquiétera!

Apsich eut un geste agacé de la main pour imposer silence à ce fils trop impétueux. Vaincu sans être dompté, Baiän garda au fond de sa gorge le flot d’insultes qu’il s’apprêtait à libérer à l’adresse du Franc. Le Khagan reprit contenance sans remarquer la lueur assassine des prunelles de son fils. Ces deux hommes ne semblaient pas avoir une grande affection mutuelle.

Apsich reprit la parole:

— Le loup craint le chien, fils, ne l’oublie pas. Il est vrai que cette alliance nous serait néfaste. Dis-moi, Tarkan Dodün, en quoi cette malheureuse et son enfant pourraient-ils nous être utiles ?

J’étais dans la même ignorance que le Khagan quant à notre usance à ma mère et moi. Je n’étais qu’un ver de terre, mon rôle se limitait aux viles corvées.

Le Tarkan reprit la parole:

— Flattons le Franc. A chaque conquête, il réclame des otages. N’attendons pas une agression de sa part. Envoyons-lui un authentique prince avar en gage de bonne volonté. Un prince ayant également le sang royal de Byzance dont la vie sera garante de notre sincérité. Saurait-on trouver plus belle preuve de bon vouloir ? Si par la suite il devait sacrifier l’otage…

Et il leva les mains et haussa les épaules dans un geste d’impuissance. Le Khagan regarda son conseiller, ensuite ses yeux se portèrent sur son fils et enfin sur moi. Je repoussai prestement mon nez sur le tapis et priai pour qu’il ne se s’offusque pas de mon audace. Là, dans cette semi-obscurité aux acres odeurs, j’entendis Apsich se mettre à rire. Un rire de gorge, rauque, malsain. Par politesse, les autres s’esclaffèrent aussi et ce fut, durant quelques battements de cœur, un brouhaha de grognements et autres rires effroyables.

Serait-ce moi le prince dont ils venaient de parler, dont ils venaient d’envisager le sacrifice avec tant de légèreté ? Si ma vie n’avait que peu de valeur pour eux, elle en avait à mes yeux. Et je serais donc de sang royal ? Bien que ma mère me le répétât sans cesse, cette notion n’avait aucune valeur en mon jugement. Juste les divagations d’une femme mi-folle.

Le faux rire de Baiän s’éteignit rapidement puis il s’exclama:  

— Il n’y a nul besoin de soigner ce Franc, s’il vient je le châtrerai et mènerai notre nation vers la victoire!

Il souligna cette affirmation d’un geste vif de son poing fermé. Apsich n’apprécia ni l’intrusion de son fils, ni le ton employé, il le remit en place avec une douceur assassine:

— Il ne faudrait pas que ton empressement à régner te fasse oublier le seuil de la sagesse, mon fils. Je suis encore le guide de ce peuple. Tu mériteras ma succession, elle ne te tombera pas dans le bec. En attendant, tu obéiras.

Baiän n’était pas encore assez sûr de sa position et de ses alliances pour défier ouvertement le vieux Kaghan. Il s’inclina respectueusement mais le courroux de son regard en disait long sur son désir de voir ce père trépasser au plus vite. Quitte à l’aider…

Apsich conclut :

— Il sera fait ainsi. Nettoyez ce morveux et envoyez-le au Franc. La vie et le confort de sa mère seront les garants de sa fidélité, sa servitude sera plus douce.

D’un geste de la main, il scella notre sort et nous renvoya. Une fois hors de la yourte, ma mère s’agrippa à moi dans un effrayant cri de douleur. Elle n’eut pas le temps de pleurer davantage, le garde qui était venu nous chercher lui asséna une gifle d’une telle force qu’elle en perdit connaissance. Je ne verrais plus ma mère avant de longues années. 

A ce moment mes souvenirs s’embrouillent, je revois des gens flous, il me semble entendre des voix mais aucune n’est claire. J’entends mais je ne comprends pas. Mon corps et mon âme ne sont plus qu’une seule certitude ; je serai séparé de ma mère. Je hurle, je me débats,  je me rappelle avoir juré à ma mère que je viendrais la rechercher

Le lendemain, à la rosée, nous prîmes la route sans que j’aie pu la revoir.

Je fus épouillé et curé à la brosse à tel point que j’imaginais que l’on souhaitait m’écorcher. Tant l’embarras de ma chevelure était grand que la mégère en charge de mon nettoiement dut prendre une lame pour me raser le crâne. Elle fut si peu délicate que je gardai quelques estafilades de sa mauvaise lame. Je fus vêtu de neuf et reçus, pour la première fois de ma vie, une paire de bottes de cuir souple. La semelle était faite de plusieurs épaisseurs de cuir et une bande de crins de cheval les rendait confortables au pied. Impression dérangeante au début que celle d’être chaussé mais qui me procura par la suite un incommensurable confort.

A ma grande surprise, au moment du départ, on amena le vieux Pâat. Il me lança un regard complice et me dit à l’oreille que ma mère était parvenue à m’obtenir la faveur d’avoir un serviteur attaché à mon service. Elle avait fait valoir le fait qu’un prince ne pouvait être crédible s’il n’avait un valet et que nul ne pourrait mieux convenir que le vieux qui m’avait vu naître. J’étais ému par son sacrifice et conforté qu’elle l’ait consenti. En toute guise, pour nos maîtres, il commençait à se faire trop vieux et n’avait plus grande utilité, ils ne me consentaient point un grand sacrifice. 

— Je pourrai veiller sur toi, jeune chiot, me sourit mon plus vieil et seul ami.

— Et moi sur toi, vieille chèvre.

Nous prîmes la route à l’aurore, montés sur de robustes et vifs chevaux avars. Pour la première fois, je quittais les plaines de mon enfance. Je ne laissais derrière moi que le cruel chagrin de la séparation maternelle. Derrière ce désespoir, je ressentais une confusion de sentiments entremêlés de curiosité envers le vaste monde qui s’offrait aux sabots de ma monture et de la fierté d’être ainsi approprié. En outre, la veille à la nuitée ainsi que le matin du départ, j’avais pu manger à panse pleine. Jamais mon estomac n’avait eu pareille repue. Ce sentiment perpétuel qu’était la faim ne s’estompait que pour renforcer la crainte de le voir revenir.

Mon escorte, car c’est ainsi qu’il fallait la nommer, était composée de cinq guerriers. Le chef, un grand gaillard couturé de nombreuses cicatrices, large et tordu comme un vieux chêne, se nommait Hordün. Homme de peu de paroles et de peu de gestes, il se faisait obéir de ses hommes par son seul regard. C’était un homme du Kaghan Apsich, il lui était loyal et n’aimait guère son fils Baïan. Je ne me remémore plus les noms des autres guerriers mais il y avait un gros jovial qui ne cessait de parler que lorsque les yeux de Hordün se posaient de certaine manière sur lui. Etait également présent un grand échalas au regard faux. Si son visage reste vague en ma mémoire, je garde très vif le souvenir de la mésaise dans laquelle sa présence me mettait. Il cherchait en permanence à parler au chef en secret. Sans doute pour distiller en son oreille quelque venin. Les deux derniers n’ont rien laissé de marquant en mon esprit.

Baïan me fit visite à la veillée du départ. Sa présence me terrifia autant que lors de l’entretien tenu en la yourte du Khagan.

J’étais assis sur une couche moelleuse, le visage et les doigts maculés de la graisse du chevreau dont je m’étais empli la tripe quand il entra dans la yourte en laquelle j’étais confiné. Il vint vers moi et s’accroupit pour amener son visage à hauteur du mien. Il me dévisagea en cherchant une ressemblance entre mes traits et ceux des autres enfants, bâtards ou non, qu’il avait semés au cours de sa vie.

Derrière ma peur, je savais qu’il était responsable du malheur de ma mère ainsi que de notre séparation. Mes entrailles se liquéfièrent et mon cœur commença à vivre un autre rythme. Je découvris le sentiment de haine mais j’étais encore trop jeune et trop tendre pour l’assumer.

Ces instants d’inspection me parurent une éternité. Au final, je n’étais qu’un esclave qu’il déguisait en prince. Il prit enfin la parole et sa voix s’articula en claquement de fouet dans un débit sec et rapide.

— Tu vas chez les barbares. Tu leur diras que tu es un prince. A partir de maintenant, ta mère vivra mieux. Si jamais tu avoues n’être qu’un esclave qui vaut moins que le plus pouilleux de mes chiens, je la renverrai dans la boue d’où je la sors et chaque jour de sa vie je la tourmenterai pour la faire crever de désespoir. 

J’avais les larmes aux yeux mais la colère que j’éprouvais envers cet homme me les fit ravaler. A cet instant je fis un vœu ; un jour je le tuerais !

Il se releva sur ces paroles, fit mine de se détourner puis, avec une inouïe vivacité, revint vers moi et me décocha un coup de botte au ventre. J’en eus la respiration coupée, mes oreilles bourdonnèrent et une nausée voulut me faire raquer mon repas. Chose impossible car mon souffle ne pouvait plus circuler en mes poumons. Mes oreilles ronflantes déformèrent la voix de Baïan quand il me dit :

— N’oublie jamais qui tu es. Esclave tu es, esclave tu restes !

Ce fut néanmoins rassuré par la présence du vieux Pâat que je pris la route. Suprême raffinement, l’on m’avait octroyé une courte lame censée me donner la dignité de l’épée. La présence de ces oripeaux modifia ma posture. Inconsciemment, mes épaules se redressèrent et mon port de tête se fit plus altier. Mon cheval, dont j’ignorais le nom, me semblait être le plus fantastique des destriers et je lui trouvai une prestance infinie. Il portait de beaux harnachements, signes de noblesse. Quand j’appris à connaître et à aimer passionnément ces animaux, je me rendis compte que cette première monture n’était qu’une vieille jument efflanquée et poussive.

A force de me voir sortir mon épée du fourreau pour l’admirer, la tourner et la retourner en tous sens, Hordün finit par me dire :

— Ne t’imagine pas pouvoir trancher autre chose que des orties avec cette lame. C’est un jouet !

Je remis la lame au fourreau sans pour autant cesser de la trouver fort vaillante.

Les premiers jours de ce périple furent tendus, le regard que les hommes posaient sur moi était toujours celui destiné à un esclave, ils regrettaient de devoir accomplir ce dangereux voyage pour un simple serviteur. Qu’aurais-je fait sans la présence de Pâat ?

A la quatrième aube, au moment du départ, je fus pris d’un besoin si pressant qu’il m’aurait été impossible de monter à cheval. Je demandai humblement à Hordün la permission de me retirer quelques minutes. Avant que je ne finisse ma demande, le grand échalas au regard fourbe dit à voix basse, mais que je pus ouïr :

— Foin de cela ! Nous avons long chemin devant nous. Qu’il fasse en ses braies.

Hordün se tourna vers lui et répondit de sa voix posée :

— Es-tu certain que ce soit bon calcul ? Malgré ton opinion, son sang est celui du prince et là où nous l’emmenons, il sera considéré comme tel. Si à destination, il lui prend fantaisie de me demander ta tête, je devrai obéir.

Suite à cette remarque, tous me considérèrent différemment. A la plus grande joie de Pâat dont l’esprit farceur appréciait à inquiéter ces hommes. Il venait au campement me parler à l’oreille en désignant l’un ou l’autre comme s’il m’incitait à leur porter tort. Mais sa fronde avait des limites ; jamais il n’osa diriger son jeu vers le farouche Hordün. Ce fut en ces journées que me vint la conscience de mon humanité. Je n’avais jamais été qu’une chose obligée de subir tous les aspects de son existence. Et là, je pouvais commencer à peser sur les évènements. Mes opinions et mes actes pouvaient avoir des conséquences. Curieuse sensation que cette découverte. Elle me donnait des bouffées de joie tout en éveillant mon âme. Mes yeux s’ouvraient sur les choses, la vie et les gens d’une façon inconnue, enivrante. 

Nous quittâmes les steppes pour les régions verdoyantes et vallonnées du sud de la Carinthie. J’étais ébahi par la découverte de ce relief dont je n’aurais jamais osé imaginer l’existence. Et nous ne faisions encore que longer les Alpes !

Nous poursuivîmes notre périple en alternant plaines, forêts giboyeuses et montagnes. Avant de pénétrer en Lombardie, nous croisâmes pour la première fois un village de pauvres huttes. Ces gens ne vivaient pas en yourte mais dans des abris de bois sommaires. Quelle étrange idée ! Ce devait être difficile de les changer de place. Chose plus aisée avec yourte ou tente. Au centre du hameau était un bâtiment fait pour moitié de pierres et que Hordün nomma « église ». J’examinais au plus attentivement cet édifice car ma mère m’avait parlé à plusieurs reprises de ces temples où se déroulaient les mystères du Christ. Le patriarche de l’église byzantine avait pour siège, toujours selon les dires de ma mère, une église si gigantesque que l’on aurait pu y monter un nombre incalculable de yourtes. Cette basilique avait été dédiée à la divine sagesse « Hagiasophia ». A l’âge d’homme, je pus voir Sainte Sophie ainsi que les fastes de Constantinople. Et ma mère avait raison ! Même la Chapelle Palatine que mon seigneur et roi Charles fit construire à Aix ne pouvait rivaliser avec la magnificence et la taille de Sainte Sophie. Seuls quelques monuments païens de Rome en étaient capables.

Enfin nous parvînmes à la première étape de notre voyage : Aquilée. Pour y arriver, nous avions quitté les montagnes verdoyantes de Carinthie pour redescendre vers le littoral et pénétrer en Lombardie. De là nous devions prendre la direction de Milan et demander où se trouvait le roi Charles. Hordün avait dit de ne pas se fier à cette terre sèche et aride, sous un bon ménagement, elle pouvait être généreuse. Si généreuse que les Avars aimaient y venir régulièrement pour pillage. Pour cette raison, les indigènes que nous croisions nous donnaient l’œil noir et refusaient le gîte à la nuitée.

Et je vis la mer !

De toutes les découvertes de ce voyage, elle fut la plus impressionnante. Une immense plaine d’eau mouvante. Jamais je n’aurais cru qu’il pût y avoir autant d’eau au monde. Je fus déçu d’apprendre que tout ce beau liquide ne pouvait être bu.

— N’y porte pas les lèvres, m’avertit Pâat. Tu raquerais tes tripes.

Je ressemblais aux gens de cette contrée, me dit-on. La chevelure et le teint pareils à ceux du peuple avar mais l’œil plus ouvert. Il n’était pas étiré sur l’extrémité et mes pommettes étaient moins marquées. Outre les locaux, j’y découvris des hommes roses, d’autres foncés, des hommes aux cheveux rouges et d’autres encore, noirs comme le charbon. Ces derniers étant, sans exception, esclaves, je ressenti complicité à leur malheur. La diversité de cette cité apaisa la méfiance qui nous accablait depuis que nous avions quitté les terres avares. Nous pûmes faire étape quelques jours afin de refaire nos forces. Nos montures avaient besoin de repos et de riche nourriture avant d’entamer la suite du voyage.

Chevaux et hommes reposés, nous repartîmes en nous éloignant de la côte vers la cité de Milan. L’accablante chaleur mettait à mal les hommes, d’autant qu’ils gardaient cuirasses, casques et armes. Deux jours après notre départ d’Aquilée, le gros jovial n’y tint plus. Il ôta son couvre-chef et sa cote tant il était incommodé. Il se retrouva nu torse, sa panse grise de crasse retombant sur ses braies de cuir luisant.

Le sentier que nous suivions sinuait entre d’énormes roches hautes comme deux hommes, qui semblaient avoir été jetées au hasard par d’anciens géants. Après une heure de cheminement entre ces colosses, nous débouchâmes sur un petit espace dégagé. Je vis Hordün se redresser sur sa selle et je sentis son appréhension. Cet endroit était parfait pour une embûche.

— Remets ta cuirasse, ordonna-t-il au gros jovial. 

L’instinct guerrier des hommes les alerta à grands cris et, sans échanger un mot, ils se mirent en pointe pour progresser dans cette clairière entourée de rochers. Pâat et moi étions protégés par le rempart des guerriers, seul le gros se tenait en retrait, empêtré qu’il était en ses cuirs.

Un doux et bref sifflement frôla mes oreilles, un léger souffle caressa ma joue. Cette sensation fut suivie d’un bruit mat. Je me retournai et vis le gros percé d’une flèche en plein cœur. Il mourut sur le coup et glissa le long de son cheval. D’un geste, Pâat se saisit de moi et me plaça en travers de son cheval, devant lui, afin de me protéger des futures flèches. Mais elles ne vinrent pas.

Un grand gaillard crasseux à tignasse ébouriffée et vêtu de peaux de chèvres mitées apparut sur un rocher face à nous. Chose qui paraissait incongrue sur un tel manant, il portait au flanc belle et brillante épée maintenue à la taille par une simple cordon de cuir tressé. Il tenait un arc en main, son tir ne laissait aucun soupçon quant à son talent d’archer. Surgirent alors une dizaine de gueux dépenaillés et faméliques. Leur armement archaïque se composait principalement de fourches et de pieux. Je pus également constater la présence d’une ou deux lames. Leur chef, posté sur le rocher, se mit à brailler à notre intention dans une langue inconnue. Il n’était pas besoin de traducteur pour savoir que ces gens en voulaient à nos montures, nos vivres et notre or.

Les quatre guerriers restants se mirent en demi-cercle et reculèrent jusqu’à un rocher afin de couvrir leurs arrières. Ils nous placèrent, Pâat et moi en son centre. Les assaillants hésitaient à nous attaquer car, en dépit de leur plus grand nombre, ils avaient conscience que nos armes de guerre les empêcheraient de nous défaire sans laisser des hommes sur le chemin. Leur chef se mit à les haranguer en vociférant. Ce qu’il leur dit fut assez efficace pour leur rendre de la tripe et ils commencèrent à avancer.

— Fais taire ce chien ! Ordonna Hordün au grand guerrier aux yeux fourbes. 

Celui-ci glissa sa lame entre cuisse et cheval pour se saisir de sa javeline. Dans l’inconfortable position où je me trouvais, je pus voir son bras armer la lance et son buste se tendre dans l’effort pour envoyer avec force le projectile.

Un cri résonna et Hordün ordonna de charger. 

Je me trouvai balloté en tous sens, ma vue passa dans une sarabande chaotique de l’encolure du cheval au sol poussiéreux. La vitesse s’accéléra puis, subitement, notre élan fut entravé quand nous pénétrâmes le groupe ennemi. J’entendis des cris, je vis des visages et des membres piétinés et enfin la pression se relâcha. Nous reprîmes de la vitesse.

A cet instant, je fus arraché au cheval de Pâat et me retrouvai projeté au sol. Sous la violence du choc, mes poumons se vidèrent et le goût métallique du sang envahit ma bouche avec celui de la poussière. Je tentai de déglutir, des cailloux crissèrent sous ma dent. Après quelques secondes de confusion, je pus rouvrir les yeux. Sans me rendre compte de ce qui m’arrivait, je tournai la tête et découvris les dégâts d’un affrontement armé. Cela avait été si rapide, et pourtant, que d’horreurs en un temps si bref !

Des marauds qui nous avaient assaillis, il n’en restait que quatre debout. Les autres étaient morts ou agonisants. Je cherchai du regard notre troupe, persuadé qu’ils avaient tous péri. Je fus soulagé de les voir tous à cheval, seul l’un d’eux portait une entaille au flanc qui saignait comme chèvre pisse mais qui ne lui coûta pas la vie.

Je sentis une poigne sèche et forte me saisir à la nuque et me redresser pour me remettre sur mes jambes. Une lame menaçante se posa sous ma gorge. Doucement je levai la tête et reconnus le chef des bandits. Le soleil aveuglait partiellement ses traits mais sa bouche répugnante avec ses chicots noirs reste profondément ancrée en ma mémoire. J’eus une sensation humide et visqueuse à l’endroit où il enserrait ma nuque.  Je tournai un peu plus la tête et vis le sang couler de son épaule. Il recommença à hurler en direction de notre groupe. Malgré la terreur de mon âme, je me forçai à réfléchir à la situation. S’il y avait une chose que j’avais appris dans le camp des esclaves, c’était de ne pouvoir compter que sur moi dans les situations difficiles. La moins mauvaise solution me sembla être de distraire ce malandrin afin qu’il éloigne sa lame de mon cou assez longtemps pour permettre aux miens d’intervenir. Répétition de mon avenir ; je me trouvais déjà otage. J’en déduisis que mon agresseur hésiterait avant de m’occire.

Je me mis à crier vers Pâat tout en agitant la main gauche dans sa direction. Dans le même temps, je fis un mouvement de l’épaule droite, comme si je cherchais à soulager la douleur de son étreinte. J’en profitai pour dégainer discrètement mon épée. Ce voyant, Hordün se mit, lui aussi, à hurler en avançant vers nous, épée pointée, afin que mon agresseur ne découvre pas ma manœuvre.

L’homme s’agita, il craignait le vieux guerrier. Derrière les cris qu’il renvoya, son corps se mit à s’agiter si fort que je faillis en laisser choir mon arme. Enfin, l’instant que j’espérais arriva car, lui aussi, par défi, tendit sa lame vers Hordün. Je pris mon épée à deux mains et, du plus vite que je le pu, visais le poignet au bout duquel il tendait son arme. Mal aiguisée et de piètre qualité, mon épée ne put qu’entailler la peau et frapper l’os, sans toutefois le trancher. Le bandit hurla et retira sa main. Par malheur, il ne lâcha pas son arme. Je revois encore le regard ébahi et furieux qu’il me lança suite à ma misérable attaque. Désespérément, je tirais sur mon arme afin de la libérer de l’os. J’étais persuadé que mon ultime souffle ne tarderait plus à quitter mon corps mais je me forçai à garder les yeux ouverts. Enfin ma lame fut libre mais elle permit également à mon adversaire de relever son bras pour m’asséner le coup de grâce. Mes yeux ne pouvaient quitter la lame luisante au soleil.

J’étais perdu, je n’aurais su dire si le temps traînait ou s’accélérait. Puis, je vis une masse sombre passer devant mes yeux. Je baissai le regard, il me fallut un temps pour comprendre que la chose gisant à mes pieds n’était autre que la tête du brigand. Son corps chuta en m’entraînant dans son sillage car sa main restait crispée sur ma nuque.

L’on m’attrapa et me remit sur pieds. Je vis le sévère visage d’Hordün et fus soulagé. Dans le même temps le reste de la troupe chargea les survivants et les anéantit en un battement de cœur. Pâat courut à moi, il me prit dans ses bras et s’assurer que je n’étais point blessé. Fasciné, je ne pouvais quitter des yeux la tête grimaçante de l’homme qui pouvait m’occire un instant plus tôt.

Etrangeté et fragilité de la vie, on pouvait passer de puissance à néant en un battement de cœur. Tout perdre n’était guère compliqué. Au cours des futurs affrontements de ma vie je me rappellerais cet instant. Si un adversaire paraissait invincible, je me rappellerais ce jour pour me souvenir qu’il était si rapide de passer de vie à trépas, la précision d’un coup d’épée y suffisait.

— Ce maraud t’a arraché à mon cheval quand nous avons forcé leur troupe, me dit Pâat. Ce chien avar aux yeux torves ne sait même pas lancer un trait correctement.

Les mains jointes, le vieil homme ne cessait de faire des petits saluts du buste que pour me prendre dans ses bras et me palper afin d’être certain que j’étais intact. Si son attitude confortait mon enfance, elle irritait mon orgueil. Je souhaitais lui dire qu’il cesse ses jérémiades mais je n’avais la force de dire quoi que ce fût.

Hordün vint vers moi et plongea ses yeux dans les miens. Son regard avait changé, je n’y voyais plus trace de mépris. Cela emplit mon cœur de courage et, retrouvant ma voix, je soulevai ma lame afin qu’il put bien voir le sang de mon ennemi.

— Est-ce du sang d’ortie ? demandai-je la voix enrouée, mais emplie de défi.

Je n’eus pas le temps de savourer cette bravade qu’il m’asséna une telle gifle que j’en fus à nouveau projeté au sol. Il rit puis me dit :

— Tu as le cœur de ton père. Essaye d’avoir davantage de cervelle !

J’avais déjà reçu des gifles comme celle-ci, mais ce fut la première à me procurer quelque joie. Hordün était le seul Avar que je ne haïssais point.

— Ramasse l’épée de ce larron, m’ordonna-t-il. Elle est tienne désormais.

Il rejoignit les autres se livrer au juste dépouillement des ennemis vaincus. Piètre picorée que celle qu’offraient ces pauvres hères poussés à crapulerie par la famine.

A sa demande, Pâat reçut l’arc car il prétendit savoir s’en servir. Le gros jovial fut enseveli dans une sorte d’indifférence respectueuse. Ses biens furent équitablement répartis entre les survivants. Pâat n’eut rien de ce partage parce qu’il était esclave. Quant à moi, j’héritai de son cheval qui était, il faut bien l’avouer, en bien meilleur état que le mien. Je pense que l’animal fut également heureux de ce troc car il se déplaça avec une légèreté que je ne lui avais jamais vue. De plus, cet animal m’appartenait désormais en propre comme juste part de butin. 

Ce soir-là, au bivouac, Hordün tenta de m’apprendre les rudiments du combat à l’épée. Je finis la plupart des passes avec pied au cul et le nez dans la poussière. J’en garde un émerveillable souvenir.

Quand il m’estima assez fourbu, Hordün examina ma nouvelle arme et me dit que le fer était de bon aloi. Sa poignée de bois était recouverte de lanières de cuir. Cette arme ne portait aucun des ornements que prisent les grands seigneurs mais elle était noble. Elle avait dû participer à maints combats comme le montraient certains éclats refaçonnés sur son fil. J’aimais les reflets que le feu faisait danser sur sa lame en cette fin de journée.

— Pour peu que tu en prennes soin, elle te sera fidèle compagne, me dit Hordün. Pour te l’approprier, maintenant, il faut lui donner un nom.

— En quelle contrée sommes-nous ?

— Lombardie.

— Je la nommerais donc « Lombarde ».

Pâat avait regardé ces leçons d’un air narquois et lorsque je revins vers lui gonflé de fierté, il me dit simplement :

— Beaucoup d’efforts pour peu de choses. Quand tu seras prêt, je t’apprendrai la force du mouvement.

Devant mon désappointement il poursuivit :

— Tu as montré du courage ce jour. Tu as prouvé à ces pouilleux que nous ne sommes pas que des moutons.

— Penses-tu qu’un jour je serai un guerrier, que je pourrai libérer ma mère ? demandai-je.

— Si j’avais un doute, tu l’as ôté. Mais tu n’es pas encore Attila. Tu n’es qu’un poussin qui voit pousser sa crête.

Pour m’endormir, je voulus absolument garder « Lombarde » à mon côté et Pâat l’enveloppa dans une peau de chèvre pour éviter que je me blesse durant mon sommeil.

Aquilée m’avait paru immense avec ses bâtiments de pierre et son fourmillement cosmopolite, que dire de Milan qui lui était deux fois supérieure en taille et en population. Il aurait été si facile de s’y égarer que je rapprochais ma monture de celle de Pâat.

L’atmosphère d’Aquilée était rafraîchie par la proximité de la mer, celle de Milan puait ! La chaleur écrasante de l’été amplifiait les miasmes des ordures humaines à tel point que nous en avions perçu le fumet bien avant d’en être en vue. Cette odeur était beaucoup plus puissante que celle du camp des esclaves au pire des chaleurs estivales.

— Nous ne tarderons pas en ces lieux, le vent n’y entre point, dit Hordün. Cette puanteur porte la maladie.

Le contraste entre l’odeur et la beauté de certains bâtiments était saisissant. Or, les habitants de cette cité n’en avaient pas l’air incommodés. Ils étaient joyeux et devisaient avec force gestes en les rues. Des paysans venaient de la campagne pour vendre verdures craquantes et fruits sucrés. Tout ce joyeux tintamarre offrait une agréable ambiance par laquelle il aurait été bon de se laisser emporter. Mais la puanteur ! Heureusement que Hordün parlait passablement la langue de cette région pour s’enquérir du chemin à prendre. Pourtant la seule réponse que nous obtenions était : Au nord. 

Parfois cette indication était ponctuée de noms d’oiseau point trop à la gloire du roi Charles, à celle de la nation avar non plus. La plus grande majorité des Lombards n’appréciaient point la sujétion au roi franc. Ils regrettaient Didier qui, comme roi, valait bien les autres et dont le seul tort avait été son ambition sur les territoires pontificaux. Sa chute fut simplement provoquée par plus ambitieux et plus fort que lui. Nous décidâmes de reprendre la route et de camper à l’extérieur des murs. Nous suivrions la voie partant au nord pour entrer en pays franc. Une fois-là, les manants seraient plus enclins à nous dire où se trouvait la cour de leur roi.

Au moment où nous quittions la cité par la porte nord et que nous hésitions face à deux voies, un mendiant boiteux se dirigea vers notre groupe main tendue.

— Ayez pitié d’un pauvre vieux et vous serez bénis.

— Bénis par qui ? demanda Hordün.

Le vieillard nous regarda d’un œil méprisant, notre chef venait de proférer une hérésie.

— Par notre Sauveur Jésus-Christ, fils du Très Haut.

Hordün se tourna vers nous et dit en avar :

— Je n’y comprends rien à leurs histoires de père et de fils qui ne sont qu’un et qui ensemencent les vierges.

— Moi je sais, dis-je. Je t’expliquerai.

Hordün se tourna vers le mendiant et lui proposa de garder sa bénédiction. Par contre, s’il nous disait le chemin suivi par le roi des Francs, il lui laisserait un croûton et un peu de viande séchée. Un sourire édenté traversa le visage parcheminé du vieillard et il demanda une précision :

— De quel roi parlez-vous, du père ou du fils ?

— Tu te moques de moi ! rugit Hordün. Je t’ai dit de garder tes bénédictions.

Effrayé par le ton du guerrier, le mendiant secoua les mains devant son visage en reculant.

— Il n’y a point malice, Seigneur, c’est que nous avons deux rois francs en cette contrée. Le père Charles et le fils Pépin qui vient d’être couronné roi des Lombards par le pape Hadrien 1er sous le nom de Pépin d’Italie.

— Qu’est-ce que l’Italie ?

— Je n’en suis point trop sûr, Seigneur, mais la Lombardie en fait partie car notre nouveau souverain a installé sa cour à Pavie, là où Didier tenait la sienne. Il y a eu aussi le plus jeune des fils de Charles qui fut couronné roi d’Aquitaine à Rome. Mais je n’ai aucune idée de ce qu’est cette Aquitaine.

— Puisque tu as l’air si savant des choses du royaume, intervint Hordün, tu pourras donc nous dire la voie à prendre pour retrouver la cour du roi Charles.

— Il n’y a point savance, sourit humblement le mendiant. C’est que je fus aux armées et j’ai pu voir un peu de pays. J’ai déjà croisé des gens de votre peuple. Mais un coup de lance me navra le jarret et me réduit à mendicité.

— Vas-tu enfin me dire laquelle de ces deux voies je dois prendre ?

— Celle de droite, Seigneur. Bien qu’il ait installé sa cour à Pavie, notre roi Pépin n’est encore qu’un enfançon et il a repris la route du nord avec son père. Il paraît qu’il reviendra bientôt en notre beau pays et qu’il sera éduqué et vêtu tel un Lombard naturel.

— Enfin nous savons où diriger nos montures.

Hordün fouilla en ses fontes et en sorti la nourriture promise qu’il tendit au vieil homme.

— Mille mercis, Seigneur. Mille mercis, que cette grâce vous soit rendue et que vous soyez bénis par le Père, le Fils et le Saint Esprit.

— Encore un autre ! s’exclama Hordün. Avec ce saint esprit, les voilà trois ! Que cette religion est compliquée. Pas assez franche à mon goût.

Il cracha au sol avec mépris. Nous repartîmes sous l’œil malicieux du mendiant qui avait pris plaisir à raconter son savoir et à faire connaître si vite les affaires du royaume tout en semant la confusion dans l’esprit de notre chef.

[1] Tribu proto-Mongole originaire de Tartarie, installée sur l’est de l’Autriche actuelle et l‘ouest de la Hongrie.

[2] Khan des Khans, un des dirigeants de la nation avar.

[3] Fondée par Léon l’Isaurien, la dynastie isaurienne régna sur l’Empire byzantin de 717 à 802.

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